Nvel teknos : la défet de la pen-C ?
Internet, SMS, Messengers et autres chats appauvrissent-ils le langage des jeunes générations ? La langue, outil à la fois d'expression et de genèse de la pensée, est-elle diminuée par l'accélération numérique ? Voilà l'inquiétude qui point chez nos amis professeurs, et autres amateurs du bien-parler.
Un débat assez récurrent qui ne se réduit pas à la querelle traditionnelle entre "modernes et anciens", euphémisme à l'implicite baston entre "modernes" et "vieux cons". L'idéologie de la modernité a ceci de redoutable qu'elle bénéficie de l'imparable caution temporelle.
"C'est comme ça et pas autrement ! Il faut regarder les choses en face, vivre avec son temps".
La critique du présent au nom d'une réalité d'hier vous fait passer immanquablement pour un "réac", un passéiste, un fossile.
Pourtant, le progrès de l'Humanité ne saurait être conçu de manière linéaire. Toutes les évolutions de l'Histoire ne furent pas porteuses de mieux-être, d'amélioration civilisationnelle (que l'on pourrait définir par l'augmentation du niveau moyen de prospérité, de solidarité, de savoir, de culture des peuples).
Il suffit pour s'en convaincre de voir l'obscurantisme religieux du moyen-âge qui suivit la formidable tolérance religieuse de la civilisation romaine.
Ou encore la régression culturelle des Almoravides par rapport à leurs prédécesseurs Ommeyades de Cordoue. J'en devine qui haussent le sourcil devant ces jugements de valeurs rompant avec le relativisme plus politiquement correct. Pourtant, pour ce qu'en disent les historiens, j'aurais préféré vivre du temps de Marc-Aurèle que de Clovis...
On peut donc se poser légitimement la question du progrès véritable dont sont porteuses les nouvelles technologies de l'information. Et notamment sur le plan culturel.
Pour certains, le progrès est indéniable
- Les nouvelles technos nous libèrent de l'obligation du stockage brut d'informations pour nous permettre de nous concentrer sur d'autres tâches plus complexes et plus riches. Le GPS, véritable cerveau annexe enregistre toutes les données dont j'ai besoin pour trouver mon chemin. Plus besoin de retenir les numéros de téléphone par coeur, mon carnet d'adresse mobile s'en charge.
- Elles développent la notion de contexte via la révolution de l'hypertexte. Et qu'est l'intelligence sinon la capacité à faire des liens, des connexions entre les informations pour mieux appréhender le monde ? Internet en particulier est un outil formaidable pour développer l'esprit d'analyse et de synthèse.
- Elles favorisent la souplesse mentale. Le multitache, le multimedia, la variation constante de registres et d'univers dans l'Internet nous habituent au changement, nous rend plus perméable à la diversité cognitive (visuelle, intellectuelle), à l'ouverture...
- Elles vulgarisent l'accès à la connaissance, nous ouvrent à la diversité des opinions.
Pour d'autres, il s'agit assurément d'un recul intellectuel
- Elles développent la paresse intellectuelle (le copier-coller contre la réinterprétation personnelle) et célèbrent le culte du divertissement.
- Elles entretiennent l'informe culture du patchwork, la bouillie factuelle qui met au même niveau les frasques du président, la réforme de la justice, la nouvelle saison de Desperate Housewife... Merci 20 minutes, merci Ardisson.
- Elles amplifient le bruit communicationnel au détriment du sens (rumeur versus information, écho médiatique, mélange des faits et des commentaires...). Façon d'anihiler l'esprit critique des masses.
- Elles privilégient la relation au contenu. Qu'importe ce que l'on échange, l'important c'est le lien social (voir le contenu des sms, messages instantanés et autres skyblogs), ce qui revient à vider les échanges humains de leur matière première : les idées.
Le thermomètre ne crée pas la fièvre
Ne confondons pas le mal et son symptôme. Le problème ne vient pas des nouvelles technologies qui n'ont qu'un effet de révélateur ou au pire d'accentuation des phénomènes sociaux.
Ainsi, la télévision elle-même n'est pas responsable de l'acculturation (supposée) des masses. Elle n'en est que le reflet. En témoignent les différentes formes de consommation télévisuelle selon les classes sociales. Pour simplifier, les enfants de cadres regardent Arte et la Cinquième, les fils d'ouvriers M6 et TF1.
Le capital socio-culturel du téléspectateur détermine la nature de ce qu'il regarde et ses chances d'en retirer une expérience enrichissante sur le plan intellectuel.
Autrement dit, exposé à un même message, un individu possédant un bagage culturel en tirera plus grand bénéfice intellectuel que celui ne possèdant par ces repères initiaux.
Par bénéfice supérieur, j'entends que le
message reçu aura une plus forte résonnance chez le télespectateur qui
aura été préparé à le recevoir, à l'interpréter, à le digérer. A
établir de nouvelles connexions neuronales "performantes", celles qui
lui permettront de comprendre le monde, d'améliorer ses relations
sociales, d'alimenter sa créativité.
Quentin Tarantino, gavé de
séries z, de soaps bon marché mais aussi des grands classiques du
cinéma a su créer un univers unique, à la fois absurde, dramatique,
artistique (Pulp fiction, Reservoir dogs, Kill Bill...). Il est parvenu
à enregistrer, classer, évaluer ses souvenirs méthodiquement afin de
s'en reservir de manière intelligente et créative.
Seuls son éducation, son environnement, son expérience ont pu lui permettre, via une alchimie imprédictible, de valoriser son talent initial. Mais pour un Tarantino, combien de "couch patatoes" ? Combien de Mozart assassinés dirait l'autre ?
En soi aucune technologie d'information n'est bonne, ni mauvaise. Tout dépend du contexte de sa réception. Dominique Wolton a bien montré l'importance des discussions qui doivent accompagner les programmes télévisés pour enfants. Toute émission, même la plus triviale, peut contribuer à la création de l'esprit critique si cet effort de décodage/décalage est effectué.
Un problème avant tout politique
Les nouvelles technologies ne font qu'accentuer les inégalités sociale économiques et culturelles.
Pour profiter des potentialités immenses offertes par les nouvelles technologies, il faut :
- En avoir connaissance (Netvibes ? Kezaco ?)
- Avoir le bagage culturel (sur Internet, parler anglais déjà)
- Avoir envie (le goût est culturel. Enfant, serions-nous allés au Louvre tout seul ? Et puis, après une semaine abrutissante de télé-conseil, qui veut encore se fatiguer devant une toile contemporaine apparemment inepte ?)
- Avoir déjà comblé ses besoins essentiels (comme se loger !)
Commençons par résoudre les problèmes sociaux-économiques. Répartissons davantage et mieux les richesses nationales.
Améliorions l'école républicaine, multiplions les voies d'excellence partout en France et pas seulement dans les beaux quartiers, offrons des alternatives à la culture de masse (musées nationaux gratuits, programmes de vulgarisation culturelle en première partie de soirée sur les chaînes publiques).
Mettons en place une vraie politique de formation continue ...
Peut-être alors, verrons-nous les nouvelles technologies comme ce qu'elles peuvent être : des outils de développement culturel. Et non comme ce qu'elle sont actuellement : des instruments de reproduction sociale.

j'ai fait un commentaire de ton billet chet Devine
http://aucollege.over-blog.fr/article-14828198-6.html
Rédigé par: all | 22 décembre 2007 at 09:33
Cher All,
Vous commentiez chez Devine :
"je ne pense pas que notre langue s'appauvrisse, car notre vocabulaire est aussi riche que celui de Racine ou de Maupassant.
Il suffit d'écouter et d'entendre. Ce qui change est la norme.
Que différents groupes de la société disposent d'un langage et de locutions particulières n'est pas nouveau : il y toujours eu un parler régional, un parler des faubourgs, celui des élites, etc.
Mais la nouveauté vient de ce que les nouvelles technologies de l'information autorisent la diffusion de ces idiomes et leur interpénétration.
Et quoi qu'on en dise, Internet marque un retour vers l'écrit, et un nouveau prototype* d'écriture est en train de se créer sur le réseau à partir de l'oral.
Nous sommes en train de vivre un bon de l'évolution, les mèmes du langage (pour peu que l'on adhère à cette théorie**) et des archétypes nouveaux apparaissent et deviendront la règle. Et cela, dans un sens très large puisque les signes et la typographie sont également concernés :-)"
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Je partage votre opinion s'agissant de ces nouvelles formes d'expression, ces innovations cognitives. Vous citez l'évolution naturelle du langage, je suis bien d'accord.
La langue, fort heureusement, évolue et s'enrichit des expressions argotiques, du verlan en passant par les néologismes des cités.
Toutefois,le langage est une norme sociale différenciante et discriminante. Si vous maîtrisez ces normes, vous êtes accepté. Si vous les maîtrisez pas, vous êtes rejeté.
C'est pourquoi, le langage des cités peut être un handicap pour ceux qui ne maîtrisent que ce langage là. On n'embauchera pas une "racaille" qui se stigmatise d'elle-même par sa manière de parler.
Il ne s'agit pas de porter un jugement de valeur sur le langage lui-même qui peut être inventif, complexe et constituer en soi un langage d'une grande richesse lexicale ou symbolique.
Il s'agit de constater que le langage est une norme qu'il faut dominer pour pouvoir en jouer. La maîtrise communicationnelle, c'est aussi la capacité à faire preuve de souplesse et d'adapter son discours à son interlocuteur. Par la variation du registre notamment.
Que les jeunes générations aient leur langage communautaire (sms, verlan, etc.). A condition qu'elles maîtrisent le français "classique", sans quoi elles marcheront sur une patte.
Vous remarquerez que ceux qui se pâment inconditionnellement d'admiration devant ces innovations sont aussi les premières à maîtriser la langue de Voltaire.
Bien cordialement
Rédigé par: cyceron | 26 décembre 2007 at 17:34